Jacqueline Risset
Dante écrivain
Seuil, Paris 1982
Mais le XIXe siècle a aussi donné lieu à d'authentiques rencontres, où se manifestent à la fois un processus d'identification précis et une opération littéraire complexe.
Ainsi, pour Balzac, Dante n'est pas seulement l'inspirateur du titre de la Comédie humaine ; il est aussi l'un de ses personnages ; il est celui que représente l'étranger mystérieux dans la nouvelle Les Proscrits, exilé florentin venu écouter les philosophes de la Sorbonne médiévale, et surtout Siger de Brabant. Godefroy (« Dieu froid »), un disciple, l’accompagne, très jeune, très beau, mais qui n'arrive pas à suivre le rythme de son maître dans les hauteurs mystiques où il s’aventure : Godefroy représente la Raison naturelle dans sa limitation – c'est Virgile, en somme, retourné pour Balzac du statut de maître à celui de disciple (une interprétation semblable se trouve dans la chapelle des Nazaréens à Rome, où Virgile est représenté comme un gracieux éphèbe, à côté d’un Dante plus âgé et respectable – fresque que Balzac a peut-être vue lors de son voyage à Rome).
L’étranger raconte l’histoire de ses merveilleux voyages dans l’au-delà, et c’est Balzac lui-même qui se met en scène, symétriquement comme personnage de la Divine Comédie: inventant un épisode supplémentaire du poème, il imagine qu’un jeune Florentin, amoureux d’une belle dame morte très jeune, décide pour la rejoindre de se donner la mort - mais il a compté sans la Loi irrévocable: les suicidés vont en enfer; il sera donc éternellement séparé de sa dame. Or, et c'eet ici que se révèle, de façon charmante, l'identification balzacienne, quand on demande à l'Étranger le nom de ce malheureux personnage, il répond : «Honoré».
Honoré de Balzac se représente comme sujet malheureux, séparé de l'objet d'amour par l'effet de la loi lointaine, et s'inscrit aux côtés de Dante (en tant qu' exclu de la présence aimée, auprès de l'exilé de Florence) dans le titre de son propre récit.
Pour Balzac, Swedenborg seul est supérieur à Dante, parce qu'il est un « mystique sans l'Église ». Représenter Dante venu à Paris pour rencontrer Siger l'averroïste, c'est pousser son image vers la «mystique libre », qu'il considère comme la plus haute de toutes, et c'est indiquer que l'œuvre de Dante a, pour lui, le sens d' un "pont hardi jeté entre l'Europe et l'Asie" (un jugement qui surprend par sa nouveauté à cette date).

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