martedì 3 novembre 2026

Jaenada, le nouveau Goncourt

 

«L’Inconnue du quai de Javel», le cold case résolu façon Maigret de Philippe Jaenada
Libération, Service Livres, 31 octobre 2026  

De quelle affaire l’auteur de la Serpe (éditions Julliard, Femina 2017) s’est-il cette fois emparé ? On découvre vite (page 38) que l’inconnue du titre ne l’est pas par son patronyme : elle s’appelle Louise Cansot, 29 ans. Elle a été retrouvée étranglée quai de Javel dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949, en partie dénudée, les cheveux détachés et mouillés. Pourquoi «l’inconnue» alors ? Peut-être parce que soixante-dix-sept ans après, Philippe Jaenada a cette touchante empathie de vouloir la comprendre, de frissonner quand il met ses pas dans ses pas. Epais et foisonnant, le livre-enquête se veut un hommage au personnage de Simenon, avec un vrai best-of de passages d’une cinquantaine de ses enquêtes (et, comme son «maître», Jaenada a sa brasserie et ses plats favoris). Et mène cette enquête avec «une pugnacité et une générosité remarquables» : lire l’intégralité de la critique de Frédérique Roussel.

Frédérique Roussel
Rentrée littéraire : avec «l’Inconnue du quai de Javel», Jaenada poursuit sa quête de vérité obsessionnelle
Libération, 22 
août 2026

Il est arrivé tôt au quai des Orfèvres le commissaire Jaenada. Pardon, il est arrivé tôt dans la rentrée littéraire, Philippe Jaenada, un 12 août, une bonne semaine avant le peloton. (Tiens, combien de coureurs ont pris le départ du Tour de France cette année ? Vérification faite, environ deux fois moins que le nombre de romans français attendus). Fulgurant démarrage, puisque le voilà en tête du classement des meilleures ventes Datalib, talonné par d’autres lève-tôt, Caryl Ferey (Lakota) et Pierre Adrian (Le Pays des étés) de l’écurie Gallimard. On râle sur une rentrée qui ne fait que remonter plus tôt dans les grandes vacances, mais certains ont bien compris l’enjeu. (Quand donc paraissaient les premiers il y a dix ans ? Il y a vingt ans ?). Revenons au nouveau cold case dont s’est emparé l’écrivain (la Serpe, Julliard, Femina 2017). On découvre vite (page 38) que l’inconnue ne l’est pas par son patronyme : elle s’appelle Louise Cansot, 29 ans. Elle a été retrouvée étranglée quai de Javel dans la nuit du 6 au 7 septembre 1949, en partie dénudée, les cheveux détachés et mouillés. Pourquoi «l’inconnue» alors ? Peut-être parce que soixante-seize ans après, Jaenada a cette touchante empathie de vouloir la comprendre, de frissonner quand il met ses pas dans ses pas. Sans parler de chercher l’assassin, alors que l’affaire a été classée ( «l’inconnue» caractériserait alors la situation).

Oui, qui était la victime ?

Bretonne de Tréguier arrivée à 16 ans à Montparnasse comme ses deux sœurs, vraie beauté elle, Louise alias Lise est vite devenue modèle pour des artistes de l’époque (dont Lancelot Ney et Jean-Louis Boussingault, qui ne jouent pas un maigre rôle dans sa courte histoire), posant notamment à la Grande Chaumière (qui vient de fermer ses portes le 26 juillet 2025, page 158). Elle n’arrivait plus à régler sa note d’hôtel à Odéon et la nourrice de sa fille de 4 ans, tout en menant une vie de plus en plus dissolue et alcoolisée. Ce sont les grandes lignes, impossible et dommageable de résumer la foultitude de détails glanés par l’auteur limier, maniaque des digressions et des parenthèses (celle-ci, manie de Maigret aussi).

Qui mène l’enquête ?

En 1949, l’inspecteur-chef Ferrière. Activant ses multiples sources, Jaenada a récupéré son rapport aux archives de la préfecture de police. Pendant la première partie, on a l’impression de le voir posé sur l’épaule de Ferrière qui convoque les suspects (quatre au début), envoie ses hommes sur les pistes, analyse les faits, les témoignages. L’«l’inspecteur-chef amateur» Jaenada prend la main. Il bénéficie parfois des infos de Luc Corlouër, qui suit Louise Cansot depuis longtemps et publie au même moment un livre-documentaire la Tragédie du plus beau modèle de Paris (Le Cormoran). Là où s’est arrêté Ferrière, Jaenada persiste, avec une pugnacité et une générosité remarquables. Les cheveux mouillés de la victime le chiffonnent ? Une amie volontaire participe à l’expérience, puis il consulte Claude (l’IA). On verra tout l’intérêt de son intuition à la fin.

Et Maigret ?

On aime Maigret pour sa présence bougonne, ses habitudes et sa force de déduction. L’Inconnue du quai de Javel, déjà joliment fourni, se veut aussi un hommage au personnage de Simenon, avec un vrai best-of de passages d’une cinquantaine de ses enquêtes. Comme son «maître», Jaenada fume en vapotant (la pipe pour Maigret), a sa brasserie et ses plats favoris, et surtout «s’imbibe», s’imprègne de la vie des gens jusqu’à la moelle.

Philippe Jaenada, L’Inconnue du quai de Javel. Flammarion, 528 pp., 23 € (ebook : 15,99 €).

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