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| Hans Larwin, Le soldat et la mort, 1917, huile sur toile, musée d'histoire militaire, Vienne |
Le Feu d'Henri Barbusse
En 1915, alors que le conflit s'enlise dans la boue des tranchées, le peintre expressionniste Otto Dix écrit que « la guerre est quelque chose de si bestial : la faim, les poux, la boue, ces bruits délirants. [...] C’est le grotesque qui domine ». Un an plus tard, en publiant Le Feu (1916), Henri Barbusse fait entrer cette esthétique du monstrueux en littérature, bousculant définitivement le lectorat de l'arrière par un « réalisme intégral » sans concession. Cependant, à la lecture du roman, ce réalisme documentaire cède constamment le pas à une singulière imagerie : celle d'une mort qui se traduit la plupart des fois par la dégradation grotesque, voire carnavalesque, de la figure humaine. Devant cette profusion de corps crucifiés dans les barbelés, de visages mués en masques pourris ou de chairs liquéfiées dans la boue, la critique s’interroge. Cette défiguration outrancière relève-t-elle de la seule stratégie pacifiste visant à exposer la hideur de la guerre moderne, ou trahit-elle, comme le suggérait le philologue Leo Spitzer, un « sadisme latent » et une fascination morbide de l’auteur pour la chair martyrisée? Nous verrons dans un premier temps que cette esthétique de la laideur est une arme politique indispensable pour dénoncer l'inhumanité de la guerre industrielle et briser le mythe de la « belle mort ». Puis, nous analyserons comment Barbusse manie l'antithèse et le pathétique à travers des figures éphémères de pureté pour redoubler la violence du désastre. Enfin, nous explorerons la thèse d'un « sadisme latent », où la minutie de la destruction physique révèle une véritable dynamique esthétique de l'excès et de la cruauté textuelle.
Lorsque Henri Barbusse publie Le Feu en 1916, son ambition affichée est celle d’un témoignage brut, un « réalisme intégral » capable de dessiller les yeux de l'arrière. Pourtant, à la lecture du roman, le réalisme documentaire cède aussi souvent que possible le pas à une singulière et obsédante imagerie : celle d'une mort qui se traduit régulièrement par la dégradation grotesque, voire carnavalesque, de la figure humaine. Le soldat Poterloo projeté dans les airs se retrouve figé dans une sinistre parodie de crucifixion; Lamuse, Barque, Biquet et Eudore «se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le large sillon tortueux et boueux que se décomposent là, tout près de nous, obstruant à moitié le large sillon tortueux et boueux que les vivants s'intéressent encore à défendre»; le digne caporal Bertrand s’achève en un «masque repoussant et pourri». Devant cette profusion d’horreurs, une question critique surgit : cette défiguration outrancière relève-t-elle de la seule stratégie pacifiste visant à exposer la hideur de la guerre industrielle, ou trahit-elle, comme le suggérait Leo Spitzer, un « sadisme latent » et une fascination morbide de l’auteur pour la chair martyrisée ?
Il convient d’abord de reconnaître dans cette dégradation de la figure humaine le moteur d'une entreprise idéologique radicale: la destruction métaphorique du mythe de la guerre. L'esthétique de Barbusse est une arme de guerre contre le romantisme guerrier du XIXe siècle. En refusant d'accorder à ses personnages une « belle mort » héroïque et propre, l'auteur s’attaque à l’iconographie traditionnelle du sacrifice patriotique. Le soldat anonyme projeté dans les airs et « crucifié » dans les barbelés opère un détournement sacrilège du Calvaire chrétien: le sacré est vidé de sa transcendance pour devenir un spectacle de foire, une marionnette désarticulée par la violence aveugle de l'artillerie. De même, la métamorphose du visage de Bertrand en un « masque pourri » marque l'anéantissement de l'individualité. Le visage, siège de l'âme et de la dignité, est nié par la pourriture. La guerre moderne ne fait pas des martyrs, elle fabrique des déchets colonisés par la matière. C'est le triomphe de la réification : l’homme est ramené à sa condition de pure matière organique. En ce sens, le grotesque — ce qui choque par son caractère bizarre et monstrueux — est l'outil politique idéal pour dire l'Inhumain.
Cependant, le génie de Barbusse réside dans sa capacité à ménager des ruptures stylistiques pour éviter l'anesthésie sensorielle du lecteur. Au chapitre XII, l'apparition du jeune sergent du 405e offre une saisissante antithèse à ce défilé de monstres. Ce corps « habillé de neuf », encore souple, qui « a l’air de dormir », introduit une « note propre dans ce charnier ». Moins défiguré, il se révèle « plus pathétique, plus proche, plus attaché à qui le regarde ». Mais cette apparente « belle mort » est un piège textuel. Barbusse désamorce immédiatement toute tentation d’héroïsme : le jeune homme a été tué bêtement, pour avoir voulu ramener un fusil allemand en souvenir chez lui pour sa permission. De plus, le naturalisme clinique de l'auteur affleure déjà sous l'illusion du sommeil : « la prunelle est révulsée, la joue est cireuse, et une eau rose baigne les narines ». Loin d'être une célébration de la beauté, ce contre-exemple fonctionne comme un surcroît de cruauté. Barbusse expose la jeunesse et la grâce non pour les sauver, mais pour souligner la fatalité de leur destruction prochaine dans le « monceau d’êtres anéantis ».
C'est précisément dans cette gestion des contrastes et dans cette complaisance de la destruction que les remarques de Leo Spitzer sur le « sadisme latent » de Barbusse prennent tout leur sens. Spitzer, par son analyse stylistique, met en lumière une tension chez l'auteur entre le dégoût moral de la guerre et une complicité esthétique avec l'horreur. La mort de Lamuse et de ses camarades est à cet égard exemplaire : leur dissolution sensorielle dans la boue où ils sont amoncelés comme un bûcher vivant ne relève plus du simple reportage, mais d'un expressionnisme pictural presque amoureux du chaos. Barbusse s’attarde, étire le temps de l’agonie, fouille les plaies avec une minutie clinique qui s’apparente à une forme de cruauté textuelle. Ce «sadisme» critique n'est pas une jouissance morale face à la souffrance, mais une dynamique stylistique de l'excès. L'écrivain semble fasciné par le pouvoir de sa propre plume à défaire les formes, à liquéfier le vivant, à transformer le héros en détritus organique. L’horreur devient chez Barbusse le carburant d’une jouissance purement littéraire de la destruction.
En définitive, ces lectures — l’urgence pacifiste et le sadisme stylistique — loin de s'exclure, fusionnent dans ce qu'on pourrait appeler un théâtre de la cruauté. Barbusse a pensé que pour secouer un lectorat anesthésié par la propagande de l'arrière, la vérité historique ne suffirait pas: il fallait provoquer un choc esthétique et viscéral. Le grotesque macabre est le point de suture de cette double exigence. Si Barbusse mutile la figure humaine avec une violence textuelle si acharnée, et s'il feint parfois d'épargner un «gentil p'tit gars» pour mieux l'abandonner à la fosse commune, c'est parce que seul la cruauté de la description pouvait rivaliser avec la cruauté réelle de la machine de guerre. En faisant de la mort une dégradation hideuse ou un gâchis absurde, Le Feu transforme le cadavre du poilu en un miroir tendu à la barbarie de la civilisation : une chair pantelante, hideuse et pourrie, à l'image du monde qui l'a engendrée.
Il
serait utile, à ce point, d’aller voir et de montrer comment plus
exactement la mort manifeste sa présence dans le texte du roman.
Elle est absente seulement dans un nombre restreint de chapitres, du
quatrième au neuvième et puis dans le onzième et le seizième.
Ailleurs elle est parfois omniprésente puisque son évocation n’est
pas liée uniquement à l’apparition de cadavres, mais passe aussi
par les métaphores et par un
emploi comme concept
abstrait:
«la
mort qui était là, les a épargnés»,
«danger
de
mort et
sacrifice de la vie»,
«la terre champ de mort, le ciel champ de tristesse», «le champ de
la mort», «au fond des rivages de la mort», «nous
courons parmi les jeux de la mort»,
«campagnes
pacifiées par la mort»,
«le champ de la mort», «machines
de mort»,
«on a senti approcher la mort»,«champ de bataille mort». Wt
puis et surtout il y a les cadavres. Rarement neutres. On a déjà
fait allusion au «gentil p'tit gars». Il
y a aussi l’«obscur
mort mort obscurement»:
«Voici,
en travers de la piste qu’on suit et qu’on gravit comme une
débâcle, comme une inondation de débris sous la tristesse dense du
ciel, voici un homme étendu comme s’il dormait; mais il a cet
aplatissement étroit contre la terre qui distingue un mort d’un
dormeur. C’est un homme de corvée de soupe, avec son chapelet de
pains enfilés dans une sangle, la grappe des bidons des camarades
retenus à son épaule par un écheveau de courroies. Ce doit être
cette nuit qu’un éclat d’obus lui a creusé puis troué le dos.
Nous sommes sans doute les premiers à le découvrir, obscur soldat
mort obscurément. Peut-être sera-t-il dispersé avant que d’autres
le découvrent. On cherche sa plaque d’identité, elle est collée
dans le sang caillé où stagne sa main droite. Je copie le nom écrit
en lettres de sang».
Description
douce et sobre.
C’est à peu près tout. Les
autres morts forment une véritable galerie des horreurs. On commence
par des petites touches, le détail de la blessure, le cou, la tête,
une moitié du corps arrachée, la colonne vertebrale cassée. Le
fusillé pour l’exemple laisse une tache par terre, sans plus: «On
voit un peu d’sang par terre quand on r’garde, dit un homme
penché» (Argoval). Tout
autre chose, dans un chapitre précédent, La descente,
le ruisseau dont on parle à
propos d’un personnage sans relief: «Le
petit
Godefroy, tu le connais ? le milieu du corps emporté ; il s’est
vidé de sang sur place, en un instant, comme un baquet qu’on
renverse: petit comme il était, c’était extraordinaire tout le
sang qu’il avait ; il a fait un ruisseau d’au moins cinquante
mètres dans la tranchée». Une exagération évidente.
Les
cadavres affreux sont par ailleurs une présence qui revient à
plusieurs reprises et qui est chaque fois illustrée avec une belle
panoplie de détails horripilants. Le caporal Bertrand est le
personnage principal du roman. Il meurt presque à la fin de la
narration. Son cadavre est examiné et décrit sans épargner le
moindre détail: «C’est
que le choc de sa disparition s’aggrave du spectacle qu’offre sa
dépouille. Il est abominable à voir. La mort a donné l’air et le
geste d’un grotesque à cet homme qui fut si beau et si calme. Les
cheveux éparpillés sur les yeux, la moustache bavant dans la
bouche, la figure bouffie, il rit, il a un œil grand ouvert, l’autre
fermé, et tire la langue. Les bras sont étendus en croix, les mains
ouvertes, les doigts écartés. Sa jambe droite se tend d’un côté
; la gauche, qui est cassée par un éclat et d’où est sortie
l’hémorragie qui l’a fait mourir, est tournée toute en cercle,
disloquée, molle, sans charpente. Une lugubre ironie a donné aux
derniers sursauts de cette agonie l’allure d’une gesticulation de
paillasse».
Le
grotesque affiché, les bras en croix, une lugubre ironie.
Pour
conclure,
la dégradation grotesque de la figure humaine dans Le
Feu
ne saurait être réduite à un simple procédé de reportage
réaliste ou à de la propagande pacifiste primaire. Elle constitue
le nœud esthétique d'un véritable théâtre
de la cruauté.
Si Henri Barbusse mutile le corps de ses personnages avec une
violence textuelle si acharnée — qu’il s'agisse du pauvre
Poterloo crucifié, du digne Bertrand défiguré ou de la dissolution
cauchemardesque de Lamuse —, c'est pour opposer au sadisme de la
machine de guerre industrielle le sadisme de sa propre plume.
L'introduction paradoxale du jeune sergent intact au chapitre XII,
loin d'atténuer cette noirceur, agit comme un piège pathétique qui
souligne par contraste la fatalité du gâchis humain. Ainsi, les
intuitions stylistiques de Leo Spitzer se confirment : l'urgence
idéologique du pacifisme fusionne avec une fascination
expressionniste pour l'informe et le macabre. En transformant le
cadavre du poilu en un miroir hideux et grotesque de la barbarie
européenne, Barbusse ouvre la voie à une modernité littéraire
hantée par la chair cassée. Il jette ainsi les bases esthétiques
d'un autre chef-d'œuvre de la démythification guerrière, publié
seize ans plus tard : le Voyage
au bout de la nuit
de Louis-Ferdinand Céline, où la guerre ne sera définitivement
plus qu'une « abattoir international en folie ».

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